Romains 9 et 10 aborde une question douloureuse pour Paul : comment comprendre que beaucoup de ses frères juifs ne reconnaissent pas en Jésus le Messie, alors qu’Israël a reçu les alliances, la Loi, le culte et les promesses ? L’apôtre ne transforme pas ce désaccord en accusation. Il commence par dire sa tristesse et son attachement à son peuple. Sa réflexion naît d’une blessure portée devant Dieu, non d’un sentiment de supériorité.

Cette entrée commande toute lecture chrétienne de ces chapitres. Ils ne peuvent servir à présenter les Juifs comme collectivement coupables, abandonnés ou inférieurs. Paul est lui-même juif, les dons qu’il énumère demeurent honorables, et le Christ appartient selon la chair à cette histoire. La foi de l’Église reçoit les Écritures et l’espérance d’Israël ; elle ne possède donc aucun motif de mépris. Le texte cherche plutôt à tenir ensemble la fidélité de Dieu, la liberté humaine et l’universalité du salut offert en Jésus.

La douleur de Paul interdit le mépris

Avant de raisonner, Paul révèle la peine qui l’habite. Il irait jusqu’à souhaiter porter lui-même la séparation dont il voudrait préserver ses frères. Cette parole extrême exprime une charité qui refuse de parler du salut d’autrui comme d’un problème abstrait. L’apôtre ne contemple pas des adversaires depuis une position protégée : il reste lié à ceux dont la réponse au Christ diffère de la sienne.

Son attitude donne un premier critère d’interprétation. Une théologie qui nourrit l’arrogance, l’antisémitisme ou l’accusation collective contredit le mouvement même du passage. L’Église catholique rejette toute haine et toute persécution visant les Juifs. Elle confesse que le salut vient du Christ sans prétendre juger les consciences ni effacer la relation singulière d’Israël avec Dieu. Le désaccord religieux ne suspend jamais la dignité du prochain.

Paul rappelle d’ailleurs les biens confiés à Israël avant de poser la difficulté. Il évoque l’adoption et la gloire, puis les alliances, la Loi, le culte, les promesses et les patriarches. Ce ne sont pas les vestiges d’une histoire inutile : ils manifestent la constance de Dieu. Si la réponse humaine peut manquer, la Parole divine n’en devient pas mensongère. Toute la réflexion cherchera à montrer comment cette Parole poursuit son œuvre sans réduire la fidélité à une simple appartenance héréditaire.

La promesse est un don, non un titre de propriété

Les exemples d’Isaac, de Jacob et d’Ésaü soulignent l’initiative gratuite de Dieu. Abraham a plusieurs descendants, mais la promesse suit un chemin particulier qui ne se déduit ni de la naissance ni d’un mérite préalable. Dieu reste libre de choisir les médiations par lesquelles son dessein avance. Ce choix n’accorde toutefois pas à ses bénéficiaires une supériorité morale automatique. Être choisi signifie d’abord être appelé à servir une promesse qui dépasse sa propre personne.

Le langage de l’élection est facilement détourné. On peut s’en servir pour croire qu’une identité religieuse garantit la justice, ou pour conclure que Dieu aurait créé certaines personnes en vue de leur perte. Le raisonnement de Paul ne permet ni cette autosatisfaction ni ce fatalisme. Il conteste la prétention humaine à exiger la grâce comme un salaire. La miséricorde est gratuite précisément parce qu’elle ne naît pas d’un droit acquis.

Cette gratuité ne rend pas les œuvres inutiles. Paul critique les œuvres lorsqu’elles deviennent un moyen d’établir devant Dieu sa propre justice, non lorsqu’elles expriment une foi vivante. L’obéissance, la charité et la fidélité gardent toute leur valeur comme réponse à la grâce. Elles cessent seulement d’être une monnaie spirituelle. Le croyant ne fabrique pas son salut ; il accueille un don qui transforme ensuite sa manière d’agir.

À retenir. L’élection et la miséricorde ne fondent aucune supériorité : elles révèlent l’initiative de Dieu, appellent une réponse libre et ouvrent à tous un salut que personne ne peut revendiquer comme un dû.

L’endurcissement n’est pas un arbitraire divin

L’affirmation selon laquelle Dieu fait miséricorde et endurcit peut inquiéter. L’image du Pharaon et celle du potier semblent placer l’être humain dans une totale passivité. Il faut cependant les lire dans l’ensemble biblique. Le Pharaon s’obstine aussi par ses propres décisions ; son endurcissement désigne une liberté qui se ferme et que Dieu laisse éprouver les conséquences de son refus. Le langage attribue à la souveraineté divine ce qu’elle permet, sans faire de Dieu l’auteur du mal.

L’image du potier rappelle que la créature ne peut enfermer le Créateur dans ses catégories ni lui imposer les conditions de sa grâce. Elle n’enseigne pas que des vies humaines seraient fabriquées pour être jetées. Paul distingue les objets préparés pour la gloire de ceux qui se trouvent ajustés à la perdition, et il insiste sur la longue patience de Dieu. Cette nuance soutient une lecture où le refus peut être réel sans devenir un décret divin irrévocable.

L’endurcissement est donc une réalité grave, mais non une identité à coller sur une personne ou un peuple. Nul ne peut diagnostiquer de l’extérieur l’état ultime d’une conscience. Chacun connaît plutôt la possibilité de résister à une vérité dérangeante, de protéger son orgueil et de rendre progressivement sa conversion plus difficile. La mise en garde concerne tout lecteur. Celui qui s’imagine naturellement du bon côté montre déjà cette confiance excessive en soi que l’Écriture dénonce.

La justice de la foi demeure proche

Après les figures complexes du chapitre 9, le chapitre 10 recentre le regard sur le Christ et sur une Parole accessible. Paul reconnaît chez ses frères un zèle pour Dieu, tout en estimant qu’il n’est pas pleinement éclairé. Sa critique ne porte donc pas sur une absence de ferveur, mais sur la recherche d’une justice établie par soi-même. La sincérité et l’intensité d’un engagement ne suffisent pas toujours à garantir sa justesse ; elles ont besoin d’être orientées par la vérité reçue.

La justice qui vient de la foi ne demande pas d’accomplir un exploit impossible, comme monter au ciel ou descendre dans l’abîme. Le Christ est venu et Dieu l’a relevé d’entre les morts. La Parole se tient près de la personne, dans son cœur et sur ses lèvres. Croire et confesser ne sont pas deux formalités magiques : le cœur désigne l’adhésion profonde, tandis que la bouche manifeste publiquement ce qui oriente l’existence. La foi engage la personne entière.

Paul affirme alors qu’il n’y a pas de différence entre Juif et Grec quant à l’accès au Seigneur. Cette universalité n’efface pas les histoires, les cultures ou les alliances ; elle exclut qu’une origine devienne une barrière au salut. Quiconque invoque le Seigneur peut être sauvé. L’annonce chrétienne n’est pas réservée à ceux qui possèdent déjà les codes religieux ou une conduite irréprochable. Elle s’adresse à tous avec la même gratuité et le même appel à la conversion.

Ne pas se fier à soi-même

Proverbes 28,26-28 condense sous forme pratique un danger qui traverse le raisonnement de Paul. Mettre toute sa confiance dans son propre jugement est une folie, tandis que marcher dans la sagesse offre une issue. Il ne s’agit pas de renoncer à penser, mais d’admettre que l’intelligence humaine a besoin d’être formée, corrigée et ouverte à Dieu. La conscience n’est pas infaillible du seul fait qu’elle est sincère.

Cette humilité se vérifie aussitôt dans la relation au pauvre. Donner à celui qui manque empêche la foi de rester une idée tournée vers soi. À l’inverse, détourner les yeux organise une forme d’aveuglement volontaire : on choisit de ne pas voir afin de ne pas répondre. La miséricorde reçue de Dieu appelle une miséricorde concrète. Elle ne se mesure pas à l’assurance du discours, mais à la capacité de reconnaître un besoin et de partager réellement.

Le dernier proverbe évoque enfin une société où la domination des méchants pousse les autres à se cacher, tandis que leur disparition permet aux justes de se multiplier. La justice possède donc aussi une dimension commune. Protéger les vulnérables, limiter l’abus de pouvoir et créer des conditions où le bien peut être pratiqué font partie de la responsabilité morale. La confiance en Dieu n’exige pas de subir passivement l’injustice.

Romains 9 et 10 conduit ainsi moins à résoudre le mystère de chaque destinée qu’à purifier le regard du croyant. Dieu reste libre sans être arbitraire, fidèle sans cautionner le refus, miséricordieux sans rendre la responsabilité vaine. Devant ce mystère, la réponse juste n’est ni le classement des autres ni la certitude orgueilleuse. Elle consiste à croire au Christ, à espérer pour tous, à honorer Israël et à laisser la grâce reçue devenir une conduite humble et juste.