Ézéchiel 23 est l’un des passages les plus difficiles de la Bible à lire. Pour dénoncer l’infidélité de son peuple, le prophète recourt à une allégorie conjugale et sexuelle dont la violence verbale heurte. Ce malaise ne doit ni être nié ni exploité. Le texte ne devient pas plus fidèle parce qu’on en gomme les aspérités, mais il ne doit pas non plus être répété comme si son vocabulaire blessant n’appelait aucune explication.
Le chapitre met en scène deux figures symboliques afin de relire l’histoire de Samarie et de Jérusalem. Il associe leur détournement de Dieu à la recherche de protection auprès de puissances étrangères et à l’adoption de leurs cultes. Lu avec Proverbes 12, 11-15, il ne fournit pas une méthode pour humilier qui que ce soit. Il oblige plutôt à interroger les faux refuges, l’illusion d’avoir toujours raison et la responsabilité de nos paroles.
Une parole prophétique qui refuse l’euphémisme
Ézéchiel ne parle pas ici avec le langage mesuré que l’on attend souvent d’un texte religieux. Ses images sont volontairement excessives, intrusives et parfois insoutenables. Elles cherchent à faire ressentir la rupture que le prophète attribue au peuple : une alliance avec Dieu, présentée ailleurs dans la Bible sous les traits d’un engagement fidèle, a été traitée comme si elle était sans valeur.
On peut reconnaître dans ce procédé une forme de satire prophétique. En grossissant les traits, le texte retire les apparences respectables qui recouvrent la compromission religieuse et politique. Les rites accomplis à Jérusalem ne suffisent plus à masquer ce qui se passe dans la vie collective. L’image veut rendre visible une contradiction : honorer Dieu en paroles tout en cherchant sa sécurité ultime dans la puissance, les idoles et les arrangements qui détruisent.
Cette intention littéraire n’efface pas la difficulté. Une rhétorique de choc ne devient pas pour autant un modèle de parole pastorale ou éducative. On ne peut pas s’en servir pour entretenir la honte liée au corps, à la sexualité ou à une expérience de violence. Ézéchiel 23 s’adresse, dans son cadre historique, à des collectivités dont il dénonce les choix ; il ne fournit aucune permission de blâmer des personnes vulnérables ni de leur imposer une culpabilité.
Deux sœurs pour désigner Samarie et Jérusalem
Les deux femmes de l’allégorie ne sont pas des portraits de femmes réelles. Ohola représente Samarie, capitale du royaume du Nord ; Oholiba représente Jérusalem, capitale de Juda. Elles sont dites sœurs parce que les deux royaumes partagent une histoire, une vocation et, dans la perspective du livre, une même tentation de s’éloigner de leur Dieu.
Le jeu sur leurs noms renforce cette opposition. Le premier évoque « sa tente », le second « ma tente est en elle ». Les lectures habituelles y voient une allusion aux lieux de culte : Samarie a développé ses propres sanctuaires, tandis que Jérusalem abrite le Temple, signe de la présence de Dieu. La responsabilité de Jérusalem est donc formulée avec une gravité particulière : elle ne manque pas seulement à une fidélité extérieure, elle abîme une relation dont le signe se trouve au cœur même de la ville.
Le destin de Samarie sert d’avertissement à Jérusalem. La première a déjà connu la chute ; la seconde ne tire pas de cette catastrophe la leçon attendue. Mais le propos ne consiste pas à mesurer laquelle des deux serait la plus méprisable. Il décrit une escalade où un peuple qui se croit protégé par ses institutions peut devenir aveugle à ses propres compromis.
Il importe de garder la nature symbolique de cette construction. Le recours à des figures féminines relève d’une convention ancienne qui personnifie des villes et des royaumes. Il ne signifie ni que les femmes porteraient une responsabilité particulière dans le mal, ni que le corps féminin serait l’image du péché. La critique vise des pratiques collectives, religieuses et politiques ; elle concerne des responsables, des institutions et une communauté entière.
L’idolâtrie se noue aux alliances et aux faux refuges
Dans le récit d’Ézéchiel, Ohola est liée à l’Assyrie ; Oholiba se tourne successivement vers l’Assyrie, Babylone et l’Égypte. Le langage de l’infidélité rassemble ainsi des réalités que nous distinguerions volontiers : diplomatie, dépendance militaire, fascination pour un modèle impérial et participation à des cultes étrangers. Le prophète ne condamne pas abstraitement tout contact entre peuples. Il met en cause une recherche de sécurité qui finit par déplacer la confiance due à Dieu et par accepter les logiques de domination des empires.
Le chapitre associe cette dérive à l’idolâtrie, à la profanation du culte et au sang versé. Il nomme notamment des pratiques qui atteignent les enfants, ce qui souligne que l’enjeu ne reste pas intérieur ou privé. L’idolâtrie n’est donc pas présentée comme une simple erreur d’opinion : elle déforme le rapport à Dieu, mais aussi la manière de traiter les autres et de protéger la vie.
Cette lecture ne permet pas d’étiqueter à distance une nation contemporaine, un parti ou un voisin comme infidèle. Les situations politiques actuelles ne se superposent pas automatiquement à celles de Samarie et de Jérusalem. Le texte peut toutefois susciter des questions exigeantes : quelle puissance prétend nous sauver ? Quelles injustices acceptons-nous pour conserver un avantage ? Quels gestes de foi ou de morale risquent de cacher une dépendance plus profonde ?
À retenir. Dans Ézéchiel 23, les images sexuelles ne définissent pas les femmes : elles personnifient deux villes. L’accusation porte sur une infidélité collective, faite d’idolâtrie, de violence et de faux appuis. La lire aujourd’hui demande de refuser toute humiliation des personnes.
Le jugement ne rend jamais la violence légitime
La seconde moitié du chapitre décrit la ruine des deux villes dans un langage de guerre et d’exposition humiliée. Cette association est particulièrement éprouvante. Même lorsqu’un texte ancien interprète une catastrophe comme un jugement, il ne transforme pas les brutalités commises en actes bons ou acceptables. Aucun lecteur ne devrait s’autoriser d’Ézéchiel 23 pour justifier la violence sexuelle, la violence envers les femmes, l’humiliation publique ou la vengeance contre un adversaire.
La portée théologique du chapitre doit être distinguée de l’approbation morale des images qu’il emploie. Le prophète affirme que l’injustice et l’idolâtrie ont des conséquences et que les institutions les plus sacrées ne sont pas à l’abri de la critique. Mais cette affirmation, située dans un langage et une histoire déterminés, n’autorise pas à présenter le malheur d’une personne ou d’un peuple comme une sanction que l’on saurait interpréter avec certitude.
Une lecture honnête accepte donc une double exigence. Elle cherche à entendre l’avertissement contre les faux dieux sans prétendre innocenter la violence qui traverse le récit. Elle reconnaît aussi que certaines personnes recevront ces images depuis une expérience de traumatisme ou d’agression. Dans ce cas, il est légitime de ne pas les lire seul, de les aborder avec accompagnement et de rappeler que la dignité des victimes ne peut jamais être mise en débat.
Proverbes 12 : cultiver, parler vrai, accueillir le conseil
Le bref passage des Proverbes offre un contrepoint concret. Il valorise le travail patient plutôt que la poursuite de projets vides, évoque les pièges que peut tendre une parole mauvaise et rappelle que les actes comme les paroles portent du fruit. Sa dernière remarque est peut-être la plus décisive pour accompagner Ézéchiel : celui qui se croit spontanément dans le vrai peut s’égarer, tandis que la sagesse accepte le conseil.
Ces versets ne résolvent pas la violence littéraire d’Ézéchiel 23. Ils proposent cependant une manière de recevoir une parole difficile sans en faire une arme. Face à des fautes collectives, il faut écouter celles et ceux qui en subissent les effets, vérifier ses propres certitudes et préférer la vérité à l’accusation facile. La lucidité biblique ne se mesure pas à la dureté du ton, mais à la capacité de nommer ce qui détruit tout en recherchant la justice et la vie.
Ézéchiel 23 ne demande pas de prendre plaisir au scandale ni à la chute d’autrui. Son allégorie brutale met à nu une confiance dévoyée et appelle à reconnaître ce qui éloigne d’une fidélité réelle. Lu avec prudence, le chapitre laisse une question ouverte et nécessaire : quand nos sécurités deviennent-elles des idoles, et sommes-nous assez disponibles pour entendre un conseil avant que leurs conséquences ne deviennent visibles ?