Jérémie 23 s’ouvre sur une accusation redoutable contre les responsables qui ont dispersé le troupeau confié à leurs soins. Le prophète ne critique pas une simple maladresse de gouvernement. Il dénonce une trahison : ceux qui devaient protéger ont laissé les brebis se perdre, tandis que certains prêtres et prophètes ont couvert l’injustice d’un langage religieux. Leur fonction ne les met pas à l’abri du jugement ; elle rend leur responsabilité plus grande.

Ce chapitre rejoint douloureusement toute communauté blessée par l’abus d’autorité, le mensonge ou l’emprise. Il doit pourtant être lu avec précision. Jérémie parle d’une crise particulière de Juda, à l’approche de l’exil, et non d’un prétexte pour suspecter indistinctement tous les ministres. Son réquisitoire ne conduit ni au mépris de l’Église ni à la résignation. Au milieu de la dénonciation, Dieu promet de recueillir les dispersés et de susciter pour David un germe juste. La vérité sur le mal ouvre ainsi un chemin vers la justice, la réparation et l’espérance.

Une autorité jugée à la manière dont elle garde les brebis

L’image du pasteur désigne d’abord les chefs chargés de conduire le peuple. Leur pouvoir n’est pas une possession privée : il leur est confié pour le bien d’autrui. Jérémie renverse donc une conception sacrée de l’autorité qui rendrait les dirigeants intouchables. Dieu ne se contente pas de vérifier leurs paroles ou leur rang. Il regarde ce que deviennent les personnes placées sous leur responsabilité. La peur, l’abandon et la dispersion révèlent l’échec d’une conduite qui ne sert plus.

La colère exprimée dans le texte n’est pas une humeur arbitraire. Elle manifeste que le sort des vulnérables compte réellement devant Dieu. Une foi qui resterait neutre lorsque des personnes sont détruites contredirait le visage du Seigneur donné par le passage. Mais cette conviction exige de la sobriété : personne ne peut utiliser la colère divine pour se déclarer lui-même justicier, humilier un coupable présumé ou contourner le droit. La justice biblique oblige à protéger, à établir les faits et à répondre des actes commis.

Cette exigence vaut particulièrement dans l’Église, où la confiance spirituelle rend l’emprise plus grave. Le ministère ordonné est un service reçu, non un privilège soustrait à tout contrôle. L’obéissance chrétienne n’abolit ni la conscience, ni la liberté, ni les procédures nécessaires à la protection. Lorsqu’une personne signale un abus, la première fidélité n’est pas de préserver l’apparence paisible d’une institution. Elle est d’accueillir sa parole avec sérieux, d’assurer sa sécurité et de permettre une enquête compétente.

Quand le langage religieux protège le mensonge

Jérémie vise aussi des prophètes qui rassurent les injustes et présentent leurs désirs comme une révélation. Ce mécanisme reste reconnaissable lorsque des mots tels que pardon, unité ou fidélité sont détournés de leur sens évangélique. Le pardon devient alors une pression sur la personne blessée ; l’unité, une consigne de silence ; la fidélité, une protection du responsable. Ces mots sont justes en eux-mêmes, mais leur usage devient trompeur lorsqu’il déplace le poids de la faute vers celui qui la révèle et supprime l’exigence de conversion.

Jérémie refuse cette falsification. La paix biblique n’est pas le calme obtenu par l’effacement des victimes. Elle suppose la vérité des relations, la conversion du coupable et la restauration du droit. De même, la miséricorde ne dispense jamais d’empêcher de nouvelles violences. Elle cherche le salut de tous, ce qui inclut l’arrêt du mal, la reconnaissance des responsabilités et une réparation aussi juste que possible. Opposer systématiquement miséricorde et justice revient à diminuer l’une et l’autre.

À retenir. Une autorité spirituelle demeure un service sous le jugement de Dieu. La vérité, la protection des personnes vulnérables, la justice et la réparation ne menacent pas la communion : elles sont indispensables à une paix qui ne soit pas mensongère.

Discerner sans naïveté ni soupçon généralisé

La question posée par le prophète place l’écoute de Dieu avant la prise de parole. L’intuition, le prestige ou l’adhésion obtenue ne suffisent pas à prouver une mission. Dans la vie catholique, le discernement s’appuie sur l’Écriture reçue dans son ensemble, la Tradition vivante, le Magistère et les fruits concrets d’une conduite. Il accueille aussi la compétence du droit, de la psychologie, de la médecine et des institutions civiles. Une révélation privée alléguée, un charisme reconnu ou une réputation de sainteté ne remplacent pas ces médiations. Aucune prétention surnaturelle ne légitime une atteinte à la dignité ou à la liberté d’une personne.

La vigilance ne doit cependant pas devenir un soupçon indistinct. Jérémie distingue les responsables infidèles des pasteurs que Dieu promet de donner à son peuple. Condamner collectivement un état de vie reproduirait une injustice et empêcherait de reconnaître les serviteurs fidèles. Le discernement chrétien évite donc deux naïvetés : croire qu’une fonction sacrée garantit automatiquement la droiture, ou conclure que toute autorité est nécessairement abusive. Il examine des faits, des paroles, des structures et des fruits, sans idéalisation ni généralisation.

Recueillir ceux que les mauvais pasteurs ont dispersés

Avant même de promettre de nouveaux guides, Dieu annonce qu’il prendra lui-même soin de son troupeau. Il rassemblera ceux qui ont été chassés et les ramènera dans un lieu où la peur ne dominera plus. Cette initiative interdit de réduire le salut à un changement de responsables au sommet. La priorité va aux brebis : à leur sécurité, à leur guérison et à la possibilité de retrouver une vie féconde.

Pour une communauté chrétienne, réparer suppose plus qu’une déclaration de regret. Il faut écouter sans imposer un récit préfabriqué, reconnaître les torts établis, empêcher la répétition, coopérer avec la justice et corriger les fonctionnements qui ont favorisé le silence. La personne victime ne doit pas être utilisée pour restaurer rapidement l’image du groupe. Son parcours ne se commande pas. Certaines blessures durent, certains liens ne peuvent être repris et une distance à l’égard d’une institution peut être nécessaire.

La foi ne permet pas de promettre une guérison rapide ni de faire d’une souffrance la matière d’une leçon spirituelle. Elle affirme plutôt que Dieu n’abandonne pas celui qui a été dispersé. L’accompagnement pastoral, lorsqu’il est souhaité, doit respecter le rythme, la parole et la liberté de la personne. Il ne se substitue pas aux soins professionnels ou aux démarches judiciaires. Une communauté devient plus fidèle lorsqu’elle accepte ces limites et apprend à servir sans reprendre le contrôle.

Le germe juste, réponse de Dieu à la faillite des chefs

Au cœur du chapitre apparaît la promesse d’un descendant de David qui exercera le droit avec sagesse. L’image du germe est discrète : après la faillite des dirigeants, Dieu ne propose pas seulement un système plus efficace. Il fait naître une royauté ajustée à sa justice. Dans la lecture chrétienne, cette attente s’accomplit en Jésus Christ, le bon Pasteur qui rassemble en donnant sa vie et non en utilisant le troupeau à son profit.

Le Christ révèle ainsi le critère de toute charge ecclésiale. L’autorité prend la forme du service, recherche celui qui s’est perdu et refuse de sacrifier les plus petits à la sauvegarde d’un prestige. Elle ne peut revendiquer son nom tout en adoptant les méthodes de la domination. Plus un ministre reçoit de confiance, plus il doit accepter la responsabilité, la relecture de ses décisions et les dispositifs qui protègent les autres de son propre pouvoir.

Une Église fidèle n’a pas peur de la vérité

Jérémie 23 ne donne pas aux croyants une position de surplomb depuis laquelle ils pourraient juger les autres. Il appelle chacun à examiner la part d’autorité qu’il exerce : dans une famille, une communauté, un service ou une relation d’accompagnement. On peut disperser sans occuper une fonction officielle, en manipulant la confiance, en faisant taire une objection ou en refusant de voir la souffrance que ses choix provoquent. La conversion commence lorsque la responsabilité remplace l’autodéfense.

Pour l’Église, recevoir ce chapitre signifie renoncer à choisir entre amour de la communauté et vérité sur ses fautes. Une communion fondée sur le Christ n’est pas protégée par le déni. Elle grandit lorsque les personnes atteintes sont accueillies, que les coupables répondent de leurs actes et que les fidèles peuvent signaler un danger sans subir de représailles. Reconnaître une trahison ne détruit pas la sainteté de l’Église ; cela refuse simplement de confondre cette sainteté reçue de Dieu avec l’impeccabilité de ses membres.

La dernière parole n’appartient donc ni aux pasteurs infidèles ni à la dispersion. Dieu promet de rassembler son peuple et de lui donner une conduite juste. Cette espérance ne diminue en rien l’urgence des responsabilités présentes. Elle les rend possibles sans désespoir : la vérité peut être dite, le mal contenu, la justice recherchée et les blessures accompagnées. Sous la conduite du Christ, la communauté apprend que protéger les plus fragiles n’est pas une concession à l’époque, mais une exigence centrale du service évangélique.